Cartes: Office fédéral de topographie

8 terrains de football transformé en désert de béton – quotidiennement

Des décennies après que le sujet de l’étalement urbain aie été pour la première fois abordé dans la sphère publique, il est depuis largement reconnu comme un problème. Nous sommes cependant encore loin d’avoir trouvé une solution. Chaque jour un espace vert de plus de 8 terrains de football est couvert de béton en Suisse. Dans ce cadre, des paysages précieux et jusqu’à là préservés sont définitivement perdus. La nature, la biodiversité, l’agriculture, mais en premier lieu l’homme souffre de cette perte, vu que son paysage habituel est détruit.  En outre, le mitage du territoire entraîne du trafic supplémentaire étant donné que les trajets s’allongent. Mise à part le sol en soi,  un nombre important d’autres ressources est consommé à cause de ces vastes infrastructures de transport.

 

Il y a eu du mouvement ces derniers temps dans la planification de l’aménagement du territoire. L’initiative sur les résidences secondaires, la « Kulturlandinitiative » zurichoise et la loi révisée sur l’aménagement du territoire, ont été acceptées par la population. Est-ce que pour autant le problème du mitage du territoire a disparu? Pas du tout. Tout d’abord, les changements dans la loi ne sont fréquemment que partiels (ex : LAT, voir l’article) ou même pas du tout (ex : Kulturlandinitiative) mis en œuvre. Mais ce sont avant tout les changements jusqu’à présent en soi qui sont insuffisants. Ils restructurent l’aménagement du territoire, mais ne stoppent pas le mitage. La question fondamentale de savoir comment nous pouvons arrêter l’étalement urbain et pas seulement l’influencer reste ouverte. La deuxième révision imminente de la LAT n’y changera rien et va tout au plus détériorer la situation. Il est grand temps de stopper la perte de territoire par des mesures adéquates.

 

Qu’est-ce que le mitage du territoire?

Nous avons tous une idée de ce qui est le mitage du territoire. Néanmoins, une définition précise n’est pas facile. Jaeger et al. (2008) le définissent ainsi: plus on construit, plus on construit dispersé et moins on utilise l’espace, plus le mitage du territoire est grand. Le mitage du territoire mènera donc à une grande revendication de terres pour seulement peu d’espace d’habitations et de travail. Le mitage du territoire en Suisse se montre dans une manière de construction à faible densité et dans les espaces d’habitations très dispersés. [1]

 

Moteurs du mitage du territoire

Le mitage du territoire est principalement dû à trois causes: l’augmentation du besoin de surface d’habitation, la croissance de la population et de l’exode vers les zones rurales. Le dernier rapport de l’Office fédéral de la statistique[2] montre que l’ensemble des surfaces construites destinées à des habitations a augmenté de 44.1% entre 1985 et 2009. Simultanément, la population résidante en Suisse a augmenté de 17.1%. Cela signifie que les surfaces construites destinées à des habitations ont augmentées de plus de 25%. La surface destinée à des zones d’habitation a augmenté 2.5 fois de plus que la population résidente dans le même espace de temps.  Ceci montre que le besoin de terrain, calculé en moyenne par habitant, est le principal moteur du mitage du territoire. Cette enquête prend seulement en compte la surface du sol nécessaire afin de créer de zones d’habitations. Tout dépend donc de la façon dont cette superficie est utilisée, c’est à dire combien de mètres carrés d’espace habitable peuvent être réalisés par mètre carré de sol. Il faut se rappeler que dans la période entre 1985 et 2009 on réalisait sans doutes des habitations bien plus grandes et plus denses que dans les 25 années précédentes. Le besoin de surfaces habitables par habitant serait encore bien plus élevé s’il n’y avait pas eu des premières tentatives cherchant à développer le milieu bâti vers l’intérieur pour contrer la grande tendance vers le mitage du territoire. En d’autres termes, nous devons supposer que le besoin en espace d’habitation personnel a augmenté bien davantage que les chiffres de l’OFS l’indiquent.

 

On constate la même chose dans l’observation à long terme : Schwick et al. (2010) prennent un indicateur de l’étalement urbain comme base, en incluant les facteurs de  la définition du mitage du territoire de Jaeger et al. (2008). Entre 1935 et 2002, le mitage du territoire a donc augmenté de 155%.[3] La population résidente a augmenté de 76% seulement au cours de la même période de temps.[4] L’influence de l’exode vers les zones rurales est contenu dans cet indicateur de l’étalement urbain. Non seulement la croissance de la population et l’utilisation croissante des surfaces habitables par habitant sont importants, mais aussi la manière d’aménager le territoire en soi est un facteur important : est ce qu’on laisse notre infrastructure se développer et s’étendre de manière chaotique? Où est-ce qu’on utilise l’aménagement du territoire comme un outil important pour guider le développement résidentiel de manière ordonné? À présent il est clair que le mitage du territoire est une question politique et que l’aménagement du territoire est une tâche politique.

 

Le développement à long terme depuis 1935 que Schwick et al. (2010) observent et les recherches des 25 dernières années par l’OFS mènent à une conclusion: L’augmentation du besoin de surfaces habitables par habitant a gagné en importance au cours des dernières années. En plus d’une planification progressive de l’aménagement du territoire, il est également important d’examiner les possibilités de  diminuer le besoin d’espace habitable de chacun.

 

Le mitage n’est cependant pas une nécessité, comme nous le montre les besoins de terrain en moyenne par habitant du Canton de Bâle-Ville : avec environ 138m2 par personne, c’est à peu près six fois moins que celui d’un habitant dans le Canton du Jura (827m2)[6]. Ce n’est pas seulement la superficie réservée à l’habitation qui est prise en compte, mais aussi celle nécessaire à la circulation, aux zones industrielles et commerciales, aux lieux de détente et aux espaces verts, sans oublier les surfaces d’infrastructures spéciales. Le problème principal ne provient pas principalement de la croissance démographique – comme on l’affirme souvent – mais réside dans notre façon de vivre.

 

 

Conséquences de l’étalement urbain

Le problème du mitage du territoire concerne bien plus que juste la « rurbanisation » de la Suisse, comme le désignait Max Frisch de manière presque affectueuse, car où et comment nous vivons engendrent pas seulement des répercussions sur de nombreux aspects de notre vie, mais influencent aussi la politique environnementale et sociale.

 

La circulation repose en grande partie sur le fait que nous travaillons, faisons les courses et passons notre temps libre dans des endroits différents de ceux où nous vivons. On ne peut pas complètement y échapper, car bien souvent on n’est pas libre de choisir son lieu de travail, ni celui de son domicile. Cependant, cela ne fait aucun sens de fournir des commerces aux abords de la ville, ou de découper la nouvelle zone à bâtir en communes, où l’on peine à trouver un emploi. Par conséquent, c’est à l’aménagement du territoire de planifier l’infrastructure de sorte que les trajets deviennent plus courts, afin de rapprocher l’habitat, le travail et les loisirs. Dès lors, cela ne fait aucun sens de fournir des commerces aux abords de la ville, ou de découper la nouvelle zone à bâtir en communes, où l’on peine à trouver un emploi.
Les statistiques montrent que plus de 40% du trafic est du trafic de loisir.[6] Cela fait beaucoup quand on considère que le volume total du trafic continue à croître. Si la structure des habitations deviendrait plus compacte, une grande partie du trafic cessera. Une chose est claire : plus le mitage du territoire est grand, plus les trajets sont longs et par conséquent plus le trafic est important. Plus de trafic signifie plus de bruit et plus de pollution et donc moins de qualité de vie. En outre, le trafic est lui-même un pilote du mitage du territoire : les routes, les places de stationnement et les garages consomment les terrains non bâtis tout comme les logements. La surface dédiée aux autoroutes a ainsi augmenté de 48,8% entre 1985 et 2009 et le nombre de places de stationnement simultanément de 55%.[7] La population a connu une croissance de seulement 17,1% pendant la même période. Une grande partie de ces augmentations sont dues à un mauvais aménagement du territoire et contribuent donc directement aux longs trajets.

 

La circulation automobile est fortement liée au mitage du territoire, car son alternative écologique, les transports publics contenant trains, bus et trams, fonctionne très bien surtout dans les grandes villes, la cadence à la campagne étant souvent trop peu soutenue. De plus, le réseau de transports publics est trop peu dense pour pouvoir remplacer la voiture. Ainsi, c’est une conséquence d’une densité urbaine trop faible, qui ne permet pas un réseau de transports publics dense et hautement fréquenté.
L’analyse de la OFS[8] montre que le nombre de places de stationnement en Suisse s’élève à environ 5,5 millions. Ils occupent une superficie de 6404 ha, soit presque deux fois la superficie du canton de Bâle-Ville. Toutefois, l’estimation de l’OFS est lacunaire. Les experts estiment qu’il y aurait entre 8 et 10 millions de places de stationnement en Suisse, quand on considère aussi les places de stationnement plus petits et les garages souterrains.[9] Par conséquent, chaque résident Suisse a en moyenne une place de stationnement. Cela signifie plusieurs milliers de mètres carrés de surface bétonnée. Beaucoup de ces places ne sont pas nécessaires et ne manqueraient à personne si elles étaient remplacées par un réseau de transports publics plus dense. Ceci dans le cadre d’un aménagement du territoire durable.

 

L’agriculture perd la ressource la plus importante à cause du mitage du territoire : la terre. À chaque nouveau bâtiment, on bétonne une parcelle précieuse de terres agricoles. Les conséquences sont graves. Pour pouvoir sceller une surface et construire par dessus, celle-ci doit être densifiée. Cela permet d’assurer la stabilité. La destruction causée aux « pores » des terres empêche le transport de l’eau et de l’oxygène. Une grande partie des organismes dans la terre ne survivent pas à cette densification. Les plantes par conséquent ne peuvent plus se développer. Les terres sont généralement détruites de manière irréversible, puisqu’elles se forment au cours de périodes extrêmement longues et que leur rétablissement est pratiquement impossible.[10] Il est donc insensé et irresponsable de sacrifier nos terres agricoles au mitage du territoire. Le mitage du territoire menace l’approvisionnement alimentaire local.

 

La vie de village tant vantée est en voie de disparition dans de nombreuses communes. Des habitations dans lesquelles on connaît ses voisins et où l’on s’engage dans des associations locales deviennent rares. Ce développement est directement lié à la transformation de nombreux villages en grandes agglomérations. La majeure partie de la population suisse vit dans des agglomérations. Elles sont trop grandes pour un être village traditionnel et trop petites pour être une ville. Il leur manque un développement historique, qui est généralement soit typiquement rural ou urbain. C’est pourquoi à la fois l’ambiance villageoise traditionnelle ainsi que les offres culturelles de la ville sont souvent insuffisantes. Les agglomérations sont une conséquence directe du mitage du territoire. Cela affecte non seulement l’environnement mais aussi la cohabitation sociale. Cet étalement urbain est dans une certaine mesure « sans âme », car il couvre le territoire avec toujours plus d’infrastructure, mais ne tient pas compte de la vie sociale et de la qualité de vie en soi. Le mandat constitutionnel qui veut « une occupation décentralisée du pays» est révolu et dépassé. On ne sauvera pas les villages en zonant et en construisant sur le plus de terrains possible. Au contraire, le mitage du territoire empêche une vie sociale locale dans les agglomérations.

 

Le paysage se revêt peu à peu d’un « manteau de petites maisons implantées » (Frisch et al.). Le paysage préservé est précieux et offre une multitude de richesses. Il représente aussi un reflet de l’histoire culturelle de l’humain. Voulons-nous vraiment remplacer ce trésor par une Suisse bétonnée ?

 

La biodiversité souffre de ladite fragmentation du paysage. Chaque rue supplémentaire, chaque nouveau bâtiment en dehors de la zone urbanisée sépare les habitats. Le gibier ne peut traverser l’autoroute, les grenouilles sont écrasées sur la rue du quartier, les prairies avec une haute valeur de biotope doivent céder face au béton, les abeilles ne trouvent pas de fleur dans les jardins anglais. La biodiversité dépend de la préservation et de la liaison des différents habitats naturels.

 

La qualité de vie diminue avec le mitage du territoire. Plus on construit aux abords des agglomérations, plus la population perd ses lieux de détente à proximité. Si les surfaces vertes aux alentours disparaissent, les gens n’ont plus de quoi compenser leur vie professionnelle.
Les paysages intacts influencent directement notre bien-être. Le contact avec les environs naturels sensibilise notre approche envers l’environnement et nous apprend à  l’apprécier. Quand on n’a pas suffisamment d’espace ouvert naturel à disposition pour exercer nos loisirs, on prend la voiture pour y accéder ailleurs. Pour le développement humain, surtout durant l’enfance, un environnement naturel est crucial afin d’expérimenter un apprentissage au-delà du monde matériel. En ce sens, le mitage du territoire a un mauvais impact sur la vie de famille.

 

La ressource qu’est le sol est limitée, les conséquences du mitage du territoire sont graves. Un changement de cap fondamental est nécessaire.

 

Stopper le zonage

La meilleure façon de contrer le mitage du territoire est de mettre en place une protection des terrains non aménagés. L’outil le plus efficace pour y parvenir est sans doute le plan de zonage, qui établit la distinction entre terrain constructible et terrain à préserver. De nos jours, en règle générale des terres supplémentaires sont zonées quand un supplément d’espace habitable s’avère nécessaire. Ceci est sûrement plus facile que d’utiliser les réserves internes, mais encourage aussi le mitage du territoire. Par conséquent, un arrêt de zonage est impératif. Cela signifie que seules les réserves foncières existantes seront disponibles. Les zones non constructibles, à savoir les terres agricoles et autres espaces verts resterons intacts et protégés à l’avenir. Les communes sont cependant libres d’échanger les droits de construction entre elles. Zurich, par exemple, peut continuer son expansion, si une d’autres communes, en contrepartie, dézonent des terrain encore préservés. Ceci permet de concentrer le développement résidentiel dans les endroits les plus propices, où les emplois et les services de transports publics sont déjà disponibles.

 

[1] «Zersiedelung ist ein Phänomen, das in der Landschaft optisch wahrnehmbar ist. Eine Landschaft ist umso stärker zersiedelt, je stärker sie von Gebäuden durchsetzt ist. Der Grad der Zersiedelung ist das Ausmass der Bebauung der Landschaft mit Gebäuden und ihrer Streuung, im Verhältnis zur Ausnützung der überbauten Flächen für Wohn- und Arbeitszwecke. Je mehr Flächen bebaut sind, je weiter gestreut die Gebäude sind und je geringer die Ausnutzung ist, desto höher ist daher die Zersiedelung.» (Jaeger et al., 2008)
[2] Bundesamt für Statistik. (2015). Die Bodennutzung in der Schweiz: Auswertung und Analysen.
[3] C. Schwick et al., 2010: Zersiedelung der Schweiz – unaufhaltsam? Zürich, Haupt.
[4] Vgl. http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/de/index/150/03/02/00/04.html, http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/de/index/150/03/02/00/05.html und http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/de/index/themen/01/02/blank/key/bevoelkerungsstand.html – abgerufen am 10.10.2014. Wohnbevölkerung 1935 interpoliert.
[5] Vgl. http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/de/index/themen/02/03/blank/key/siedlungsflaeche_pro_einwohner.html – abgerufen am 10.10.2014
[6] Bundesamt für Raumentwicklung. (2013). Freizeitverkehr in der Schweiz.
[7] Bundesamt für Statistik. (2015). Die Bodennutzung in der Schweiz: Auswertung und Analysen.
[8] Bundesamt für Statistik. (2015). Die Bodennutzung in der Schweiz: Auswertung und Analysen.
[9] Tagesanzeiger vom 24.03.2015. Parkplatz-Land Schweiz.
[10] H.-P. Blume et al. (2010). Scheffer / Schachtschabel – Lehrbuch der Bodenkunde. Heidelberg, Spektrum Akademischer Verlag.
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